Choisir le moment idéal pour prendre un jour pour mourir

« Le temps de Céline, regarde, le temps de Céline s’affiche sur l’écran de ton téléphone », lance Sofia Amirkhani à l’arrière de la voiture, s’adressant à son mari, Aresh Amirkhan installé au volant, juste avant de quitter la maison.

L’écran affiche 11h11. Un horaire devenu symbole. Le 11 novembre 2018 aurait dû être le jour de naissance de Céline, la première fille de Sofia et Aresh.

Deux mois plus tôt, le 11 septembre, tout a basculé. À l’hôpital universitaire de Tampere, ils apprennent que le cordon ombilical de Céline s’est noué. Une vie s’est interrompue avant même d’avoir commencé.

« Sofia remarque presque chaque jour cette heure et la partage avec nous », confie Aresh Amirkhani.

L’automne de cette année-là restera marqué par le dernier contrôle de grossesse des jumeaux. Chaque déplacement à l’hôpital réveillait des souvenirs, heureux et douloureux à la fois.

« Le médecin qui m’a rassurée lors d’une alerte pour les garçons, c’est le même qui a découvert le décès de Céline. Ce jour-là, il était soulagé de percevoir les battements de cœur des jumeaux », raconte Sofia.

Le prénom de Céline avait été choisi bien avant : « Il signifie céleste », précise Aresh. « Ce sens a fini par devenir concret », ajoute Sofia, sans détour.

Le chien de la famille, soutien inattendu

Le 23 septembre, chaque année, marque le Jour du souvenir pour les parents ayant perdu un enfant. Pour Sofia et Aresh, c’est l’un des rares moments où parler de la mort de son enfant semble moins tabou.

« On perçoit une différence d’attention. Dès qu’un enfant vivant entre dans la conversation, les regards changent », constate Sofia.

Pour trouver de l’écoute, Sofia s’est tournée vers des groupes sur Facebook. « Les mères trouvent plus facilement du soutien entre elles que les pères », regrette-t-elle.

Aresh, lui, a entendu des phrases qui blessent : « On m’a dit que je devrais être fort, que je suis un homme, que je dois m’occuper des jumeaux. Comme si la douleur devait passer sous silence. Même avec sa propre santé mentale à préserver, ce n’est pas si simple. »

La famille arrive à la maison, à Lempäälä. Sur le pas de la porte, Max, le chien, croisement de pitbull et de staff, attend calmement.

Max a rejoint la famille une semaine après le décès de Céline. « Quand je me suis effondrée, il est venu poser sa tête sur mes genoux », se souvient Sofia. Max a même accompagné la famille lors du dernier adieu à Céline à la morgue.

La grossesse des jumeaux était particulièrement risquée : les garçons partageaient placenta et poche amniotique. Le même danger qu’avait connu Céline planait sur eux.

« Quand les garçons sont nés vivants, c’était presque irréel. Comment pouvions-nous avoir encore deux enfants avec nous ? », souffle Sofia.

Pour ne pas confondre les jumeaux, on repère aujourd’hui Noah à ses chaussettes bleues, et Noel à ses chaussettes jaunes.

Le deuil se transforme

Le couple revient sans détour sur les passages les plus sombres de leur histoire. Des éclats de rire surgissent parfois, coupant net la tension. Mais la tristesse n’est jamais loin.

Sofia allume une bougie à côté d’un cadre : on y voit les empreintes de Céline, minuscules, sur papier.

Pour eux, le deuil n’est pas une étape à franchir, mais une réalité qui s’invite au quotidien.

« Le chagrin, c’est de l’amour contrarié, douloureux, mais il fait partie de notre histoire », pose Sofia.

Les souvenirs matériels de Céline sont rares. L’un d’eux, Aresh l’a fait graver sur sa peau. Cette épreuve les a soudés.

« Dans la peine la plus profonde, j’ai souvent demandé à Aresh s’il pourrait me regarder encore », confie Sofia.

Certains amis ont disparu après la perte de Céline. Aresh l’a remarqué : « Les gens préfèrent se concentrer sur les joies. »

Parfois, quelqu’un aborde le sujet, puis détourne la discussion aussitôt.

Aujourd’hui, croiser des fillettes de l’âge qu’aurait Céline est moins éprouvant qu’autrefois. Aresh les regarde avec bienveillance. Pour Sofia, la brûlure s’estompe peu à peu.

« Au début, l’amertume me submergeait. Je me surprenais à vouloir éviter les femmes enceintes, juste pour rendre la situation supportable. Ce n’est plus pareil. Pourtant, la tristesse reste invisible. »

Pendant qu’elle portait les jumeaux, un client demande à Sofia quand elle « se débarrasserait » de son ventre. Elle aurait voulu répondre qu’elle préfèrerait mille fois se réveiller la nuit pour un enfant vivant, plutôt que de pleurer seule. Mais elle s’est tue.

« Nous reverrons Céline »

Sofia et Aresh y pensent encore : revoir Céline, quelque part. Aresh en est convaincu. Sofia, elle, l’espère sans parvenir à se représenter où cela pourrait être.

« J’ai demandé à Aresh s’il croyait que, quand on retrouverait Céline, elle serait encore un bébé », raconte Sofia.

Nourrir les jumeaux, c’est toute une organisation. Aujourd’hui, purée de bœuf et de légumes au menu. Max, fidèle, observe la scène calmement.

La conversation s’interrompt. Sofia et Aresh entonnent une berceuse pour les garçons, puis les installent dans la voiture, prêts pour la sieste.

Dehors, le soleil projette ses rayons à travers les stores, éclairant la table où repose la photo de Céline. Un instant suspendu, où la lumière s’attarde sur la mémoire de celle qui n’a fait que passer.

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